Nos références décoratives

La créativité est-elle la qualité première d’un décorateur ? Je serais bien en peine de l’affirmer, tant d’autres compétences ou caractéristiques sont requises dans l’exercice de ce métier/passion. Mais où puisons-nous l'inspiration ? Qu'est-ce qui booste la créativité ?

Ce qui m’interroge dans le sens créatif est la façon dont il se manifeste. Personnellement, il me vient des sortes de "flashs" de couleur, de bruits, d’ambiances, qui font naître l’inspiration (cela me fait penser à l’excellent livre Parfums de Philippe Claudel paru en septembre). Soit. Mais cette inspiration, elle prend bien ses racines quelque part...

Dans l’histoire, c’est incontournable

Que ce soit l’histoire de l’art, du mobilier, les évolutions des techniques et métiers, il est, je le pense, fondamental de côtoyer ces dimensions – de même que l’histoire au sens le plus large – pour développer un sens créatif.

Ce sont les bases qui nous mènent à comprendre et interpréter nos idées pour proposer des projets au client. Concrètement, si j’envisage un espace ressemblant à un cabinet de curiosités (comme cela est en train de devenir tendance), il est préférable que je connaisse quelque peu l’histoire du XVIIIe siècle pour argumenter et affirmer ma crédibilité. De la même façon, et plus concrètement encore, il est toujours bien vu par le client de reconnaître le style de son mobilier, un objet design, l’air de rien, au détour d’une phrase… Légitimité !

La peinture est très présente dans la décoration et, là également, il est recommandé de connaître ses classiques pour y puiser de l’inspiration. Je n’évoque pas ici les reproductions de tableaux en série dont les modes tournent dans les grandes surfaces de la déco. Gustav Klimt est très en vogue en ce moment d’ailleurs… Il s’agit plutôt de s’inspirer d’un style, le cubisme par exemple, pour décliner des formes géométriques, d’une tonalité comme le bleu Klein ou le tryptique Bleu de Miro pour imaginer un décor à partir d’une couleur précise.

Dans les périodes du design

La décoration d’intérieur n’échappe pas au mouvement de l’éternel recommencement et du recyclage. Actuellement, nous sommes en plein dans le vintage des années 1950 et 1960 (que j’aime beaucoup par ailleurs). En plus de pouvoir être à même de reconnaître les lignes, teintes et mobiliers de cette période, le décorateur ne reproduit pas un décor d’époque, il adapte avec sa sensibilité, ce qui mène à concevoir un mix d’éléments qui se correspondent et s’équilibrent harmonieusement si possible !

Et après avoir visité la sublime exposition Voyages imaginaires d'AD Intérieurs 2012, il semble bien que la prochaine période d’inspiration créatrice soit l’Art Déco. Soit dit en passant, une formidable époque de décoration post-industrialisation qui mêle matériaux précieux, lignes graphiques dures et luxe chic. Les grands créateurs sont très portés sur les camaïeux de bleu turquoise à céladon, l’argenté, le noir, le bleu nuit, l’orange, le pourpre, entre références à l’exotisme aventurier du début du XIXe siècle et cinéma hollywoodien en noir et blanc… De quoi faire s’agiter les neurones !

Les "maîtres" de la déco

Je n’en citerai pas… Quoique. Madeleine Castaing quand même… La pionnière… Mais ce sont eux qui donnent le ton, comme la haute-couture au prêt-à-porter. Evidemment, rien que le fait de voir leurs créations nous permet de mesurer le fossé qui existe entre une décoration de luxe inatteignable et le quotidien de notre métier. Il n’empêche, observer ces espaces composés comme des tableaux, œuvres d’art en soi, où chaque détail, chaque matériau prend sa place comme dans un puzzle pour constituer un ensemble parfait, constitue une excellente stimulation pour notre esprit créatif et vagabond.

On peut tout à fait imaginer, à notre propre niveau, des mélanges de matières, de teintes et de styles, où le minimalisme n’est pas forcément de rigueur ce qui, très personnellement, me réjouit !

Sous ces influences, nous sommes très loin des tendances urban-pop-fluo vs zen-écolo-neutre avec lesquelles il faut composer sur le marché, et c’est très salutaire d’imaginer des univers où les murs sont chargés de motifs, les plafonds peints en bleu nuit, les tentures et rideaux en velours brodés, les tables laquées… Le challenge reste à concrétiser cela auprès du client… et de son budget ! Là, c’est pas gagné !

L’observation et l’appareil photo prêt à dégainer

Où que je me trouve, j’ai toujours l’œil/scanner et un appareil photo (ou simili) sur moi. Indispensable. L’inspiration je la trouve partout, une façade sur rue, le sol d’un restaurant, un éclairage dans un hôtel, les couleurs magnifiques de l’automne en ce moment. Ces petites prises de vue, proches ou lointaines, je les stocke quelque part entre mon ordi et ma mémoire. Elles seront peut-être le fil rouge d’un futur projet.

C’est aussi l’un des fondamentaux de la déco : conserver un regard curieux et intéressé sur l’environnement (au sens large) aiguise le sens créatif. Et là, il n’est point besoin de culture historique, de référence aux artistes, seulement un petit outil technologique pour capturer du quotidien.

En conclusion, le titre cette chronique est-il le bon ?

Voilà la question que je me pose au fur et à mesure que j’avance dans cette chronique. Bon, je voulais évoquer les références décoratives en tant que socle de la créativité et outil professionnel de relation au client. Oui, effectivement, ces bases sont importantes et même nécessaires. Seulement, elles ne sont pas statiques, elles constituent en elles-mêmes un matériau d’influence pour notre créativité qui est boostée par notre vécu quotidien.

Les références décoratives nous servent de projection pour comprendre ce que nous concevons. Notre sensibilité y ajoute la touche perso, actuelle, qui nous aide à mélanger les genres loin des standards et au service du client.